Avez-vous été très surpris de recevoir la Palme d'Or ?
Je n'imaginais pas un instant l'emporter. J'étais déjà très heureux d'être en compétition car j'ai failli ne pas pouvoir venir à Cannes à cause des événements politiques en Thaïlande. Trois jours avant la présentation du film, je n'avais pas de visa. Lorsqu'on m'a dit que j'allais avoir un prix, je pensais plutôt à un prix spécial car mon film n'est pas conventionnel : pas d'acteurs professionnels, des personnages inhabituels, un scénario abstrait... La Palme, c'était un rêve !
Avez-vous parlé avec Tim Burton et son jury après coup ?
Avec Tim Burton, on a rapidement discuté. Les membres du jury sont venus me féliciter. Benicio Del Toro en particulier m'a dit qu'il avait très touché, qu'il était en pleurs à la fin du film car il lui avait fait penser à la mort de son chien !
Les détracteurs du film lui reprochent d'être trop abstrait pour un large public. Que leur répondez-vous ?
Parfois c'est bien de s'ennuyer, non ? (rires). Sérieusement je sais que mon film n'est pas pour tout le monde. Mais les réactions extrêmes qu'il suscite prouve qu' « Oncle Boonmee » a de la personnalité. De façon générale je me méfie toujours des individus très populaires. Je préfère ceux qui suscitent des débats, des controverses...
Et si votre film était une personne. Comment la décririez-vous ?
Ce serait une personne très calme, limite anti-sociale, mais avec des armes cachées dans les poches !
Quels sont les cinéastes qui ont fait naître chez vous ce goût pour le mystère et l'abstraction ?
J'ai grandi avec le cinéma thaïlandais de la fin des années 1970 et du début des années 1980. Des films assez commerciaux mais qui racontaient la vie à la campagne, avec de « vrais gens ». J'aimais aussi les films d'horreur de l'époque qui étaient très lents, et donc beaucoup plus effrayants que ceux d'aujourd'hui. Je lisais également beaucoup de comics thaï qui racontaient la coexistence entre les humains et les esprits. Par la suite j'ai étudié aux Etats-Unis et je me suis passionné pour le cinéma expérimental. J'adore par exemple Bruce Baillie, un vrai magicien de la lumière. Ses films sont beaucoup plus abstraits que les miens !
A Cannes, vous disiez espérer que la Palme encourage les jeunes cinéastes à faire un cinéma différent...
En Thaïlande, il règne une sorte d'autocensure dans la façon de faire des films. Si bien que la production est très uniforme. Or j'estime qu'on ne peut pas consommer qu'un seul type de cinéma. Je pense même que le cinéma expérimental et le cinéma commercial sont nécessaires l'un pour l'autre, comme le ying et le yang.
Appréciez-vous les blockbusters ? Avez-vous vu "Inception" par exemple ?
Oui, et j'ai beaucoup aimé. J'aurais apprécié que le réalisateur aille encore plus loin car le concept de son film est très beau. Même chose pour "Avatar", j'aime beaucoup l'idée qu'une même personne puisse habiter différentes enveloppes corporelles. Mais je comprends les limites de ce genre de cinéma.
Avez-vous déjà été approché par Hollywood ?
Non, mais un producteur français m'a proposé un gros budget pour faire un film de boxe en Thaïlande. Il voulait que ce soit commercial, tout en conservant mon style. J'ai hésité et j'ai finalement refusé car ça me semble compliqué !
Quel sera votre prochain film ?
Je vais d'abord réaliser un documentaire, disons plutôt une "poésie" sur l'écrivain américain Donald Richie, centrée sur l'un de ses textes intitulés "The Inland Sea". C'est quelqu'un qui est passionné par le Japon, notamment son cinéma. J'ai eu la chance de le rencontrer et c'est une belle personne, un bel esprit qui est en train de mourir. Ce sera un peu "Oncle Boonmee" version japonaise ! Ensuite j'aimerais faire une fiction plus politique qui se situera dans le Nord Est de la Thaïlande.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune cinéaste ?
Le plus important, c'est de savoir vraiment ce que l'on veut faire. Au cinéma, il est facile d'être influencé, de vouloir faire un autre "Avatar", ou un autre "Inception". L'important c'est de suivre sa voix intérieure, même si elle vous commande de faire des films d'action !
Vous tournez beaucoup de courts-métrages. Est-ce indispensable pour vous ?
C'est ce qui me permet de vivre ! Pas d'un point de vue financier mais spirituel. Je suis quelqu'un de très introverti et faire des films est ma façon de me connecter au monde. Une excuse pour être un peu plus social. Si je ne tournais pas, je serais sans doute très seul... Et fou !
Vous est-il déjà arrivé de ne pas faire de films pendant plusieurs mois ?
Jamais plus de deux mois. En fait ma plus grosse coupure, c'est depuis la Palme d'Or, parce qu'il faut en assurer la promotion. Et je reconnais que ça me manque beaucoup !
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