Mis à jour 18-11-2009 14:26
Joann Sfar: "Je suis un élève de Stephen King"
Le plus prolifique des auteurs de BD sort le premier tome d’une série, L’Ancien temps. Une fresque d’heroic fantasy en attendant la sortie au cinéma de son Gainsbourg, vie héroïque, le 20 janvier.

Joann Sfar
Photo : Gallimard
L’Ancien Temps est-il né pendant le tournage de Gainsbourg ?
Moi, je ne peux pas ne pas dessiner ! Même sur le tournage, je dessinais et je peignais tout le temps puisque j’avais mes carnets, et c’est ce qui m’aidait à m’endormir le soir. On lit une histoire aux enfants pour qu’ils s’endorment, moi, je me la racontais tout seul. Je n’avais pas de scénario préétabli, c’était vraiment pour le plaisir de dessiner ; presque tous les soirs, pendant le film, je dessinais une page de L’Ancien Temps. Si ça me faisait dormir ? Oui, parce qu’il y avait quelque chose de très hypnotique dans ce dessin, peut-être plus soigné que mon dessin habituel, avec beaucoup de petits traits, et dans le fait d’utiliser des figures de contes de fées, de loups, de forêts, de princesses…
L’histoire s’est-elle créée au fur et à mesure ?
Oui, je suis un élève de Stephen King qui dit que les scénarios n’existent pas, qu’il suffit d’avoir de bons personnages, de les mettre en difficulté et les laisser s’en sortir tous seuls. Je crois beaucoup à cette idée que les personnages sont des petites voix qui ont quelque chose à nous dire, et qu’il faut les laisser faire.
Choisir l’heroic fantasy, c’est pour vous éloigner de la chanson française ?
Pas du tout, car ça raconte un peu la même chose ; c’est le décor, les ambiances qui changent. Dans les deux cas, on a un héros qui a peur d’être abandonné, qui veut qu’on l’aime, toujours des récits d’initiation, des choses pour survivre… Dans les deux cas, ça parle et de relation amoureuse, et de rapport à l’enfance. Gainsbourg, c’est aussi un conte.
Le thème de l’amour sans retour n’est pas si exploré…
Oh, si… Je voulais faire un récit sur la peur de l’abandon, ça me paraît un thème sur lequel moi, en tout cas, j’ai beaucoup à raconter. C’est la difficulté d’être seul face au monde, finalement, des choses auxquelles on est confronté dès tout petit, et on ne peut pas parler de ça avec un langage niais. J’ai tendance à mettre en scène mes angoisses, et à regarder comment les personnages s’en sortent, peut-être qu’en les voyant faire ça va m’aider moi…
Est-ce qu’il y a des choses inattendues qui ont surgi pendant la création ?
Oui, ce qui est nouveau pour moi, c’est d’avoir un héros aussi gentil. D’habitude, mes héros sont des gros malins, et là mon petit Cassian est très naïf, très tendre. Peut-être que c’est grâce au Petit Prince, que j’ai adapté en BD l’an dernier : il est très loin de mon univers, il est plus pur, mais il en est resté quelque chose. Et si j’avais écrit cette histoire avant Le Petit Prince, mon héros aurait été le méchant loup de l’histoire. J’ai aimé m’identifier à ce jeune personnage, qui essaie d’être sincère, de dire la vérité, de marcher droit, plutôt qu’à mes personnages, qui sont souvent des menteurs et des roublards. Le moment où l’on se rend compte que le monde est compliqué, c’est un moment intéressant…
Nadège est l'un des rares personnages féminins de l’heroic fantasy…
Il y en a, mais ce sont des guerrières, et c’est vrai que la relation amoureuse est rarement évoquée dans les récits anglo-saxons, comme Harry Potter et Star Wars, alors que dans la chevalerie française, c’est Tristan et Yseult, les amours impossibles, des histoires que j’adore. Nadège représente le mouvement dans L’Ancien Temps, il n’y a pas de gentil ou de méchant, disons que c’est un principe de nostalgie, de désir d’avenir qui oppose Cassian et Nadège, et ça m’amusait de voir comment ça se passerait entre eux deux. Et c’est vrai que quand j’écris, je m’identifie autant au personnage féminin qu’au personnage masculin. Je ne suis pas plus Cassian que Nadège.
Les sourciers du livre, ça existe ?
Oui, sans doute ! Dans ce récit, j’avais envie d’explorer toutes sortes de magie. La magie, c’est un peu comme les philosophes pré-socratiques, ce sont des modes de pensée qui utilisent tout ce qui se passe dans l’imaginaire, et dans cette histoire, la magie de la source, c’est l’idée qu’on ne peut pas dévier le cours des rivières, et qu’il faut accepter le monde. Dans les livres qui suivront, on verra qu’il y a des tas d’autres magies qui existent dans ce petit monde-là. Ça m’amusait de montrer différentes écoles de pensée, même imaginaires, mais qui peuvent faire penser à des choses qui existent. Clairement, j’ai essayé d’opposer une pensée très hédoniste, très païenne, qui est celle du loup, à quelque chose de beaucoup plus rigoriste et monothéiste que celle du dieu unique qui essaie d’exister, et qui reste immatériel.
Ce dieu-cyclope se prend quelques vents…
Comme on nous interdit de nous attaquer nommément à une religion, moi, je m’en prends à toutes ! Je suis croyant pendant une minute, et celle d’après plus du tout. J’aime bien montrer qu’il existe d’autres spiritualités. On peut avoir une spiritualité sans dieu, on peut considérer que le musée du Louvre soit un lieu sacré, par exemple. Et on voit l’espèce de sagesse du loup : il s’intéresse à une feuille, à un caillou, il n’a pas besoin qu’on lui dise qu’il y a un dieu derrière. Est-ce une charge contre le fanatisme, ou une vraie mise en cause de l’enseignement monothéiste ? Ce serait intéressant de se demander ce que sont les petits enfants avant qu’on leur donne un enseignement religieux, et si cet enseignement leur fait du bien ou non. Certains mettent les enfants dans la culpabilité, le malheur, pour toute leur vie. Peut-être que la religion n’a pas toujours raison, et qu’on ne le dit pas assez aux enfants. La Bible, c’est peut-être très bien écrit, mais Shakespeare, c’est encore mieux ! Je suis un peu choqué par ça, par le respect à toute force des textes bibliques, mais moi je veux respecter Shakespeare et Proust plus que ça ; les créations littéraires humaines plus récentes sont tout aussi sacrées, comme Alice au Pays des merveilles… Je ne veux pas qu’une loi m’oblige à respecter les textes religieux.
Des idées pour le tome 2 ?
Oui, je suis en train de travailler dessus. Mon idée, c’est d’explorer à chaque fois de petits traumatismes d’enfance, ou des choses grâce auxquelles on se construit. Je sais que le héros du deuxième livre sera une petite fille. Il n’y aura pas les autres personnages, à chaque fois ce sera une histoire complète, un petit épisode de la vie d’un personnage de ce monde-là, qui se croisent aussi, mais ce sera un récit indépendant.
Combien de tomes prévoyez-vous ?
Je ne sais pas, je fais un livre quand j’en ai envie, après ça peut dormir pendant dix ans… Je ne suis pas très industriel dans ma manière de travailler, c’est un peu comme une petite télé que j’ai dans la tête, je l’allume et on voit ce qui vient… Peut-être qu’un jour ce sera un Chat du Rabbin, un Petit Vampire… J’allume et je vois ce qu’il y a. Je me laisse beaucoup vivre ! (rires.)
Devant votre écran actuel, il y a Gainsbourg ?
On a fini le montage, on est sur la fin du mixage.
Heureux ?
Oui ! Moi, je ne travaille pas beaucoup dans la douleur, vous savez, j’adore travailler, être avec une équipe, et ce qu’on a fait ressemble exactement à ce que je voulais faire, donc je suis content. Est-ce que ça va plaire aux gens, je n’en sais rien ! Mais j’ai fait ce que je voulais, et c’est ma plus grande satisfaction.





