Ma mission, puisque je l’ai acceptée, est la suivante : répondre aux questions des 2+2 classes pendant une heure et demie chacune. S. résume le travail en amont réalisé pendant deux mois puis m’invite à me présenter. Ce que je fais en insistant sur deux points, avec l’assentiment de S.: l’interactivité est le maître-mot de cette rencontre, toutes les questions sont bonnes à poser mais je me réserve le droit de ne pas répondre à certaines, en particulier celles d’ordre privée.
Le premier doigt se lève très vite, celui d’une fille.
- Monsieur, ce n’est pas possible votre livre…
- Pardon ?
- Vous ne pouvez pas vous souvenir de toute votre vie depuis que vous avez 5 ans !
Là j’explique que primo, il me reste des souvenirs de mes 5 ans (oui, oui !) et que « Le petit Malik » est un roman. C ’est donc une fiction, même si elle se gorge de ma propre expérience. Je suis un romancier, je raconte des histoires. Elle est déçue, ça lui paraissait tellement vrai… Elle aurait préféré un témoignage. Je repense à une phrase du photographe Gérard Uféras à l’émission « Des mots de minuit » à laquelle je participais « la fiction est le plus court chemin vers la réalité ». La question du caractère autobiographique de mes romans revient souvent lors de mes interventions et j’y réponds toujours de la même manière : il y a un peu de moi dans tous les personnages mais jamais tout à fait moi dans un. Cela permet d’une part d’incarner mes personnages et d’autre part de me distancier d’eux en tâchant de leur donner un caractère universel. Un deuxième doigt se lève :
- M’sieur, je peux vous poser une question ?
Cette phrase de ce jeune homme, je l’entendrai souvent. Y. posera bien une dizaine de questions à lui tout seul, toujours avec la même phrase d’introduction.
- Quand sortira le film ?
- Quel film ?
- Le petit Malik !
- Tous les livres ne sont pas adaptés au cinéma.
- Oui mais celui-là, il faut qu’il soit adapté, il est trop bien. Et puis ils ont sorti le Petit Nicolas.
- 50 ans après le premier épisode.
- Vous pouvez pas attendre 50 ans M’sieur, vous serez mort !
Merci Y. de me rappeler à mon funeste et inexorable destin. La question de l’adaptation cinéma du « Petit Malik » revient chaque fois comme pour « Le Poids d’une âme ». On me répète tellement que j’ai une écriture visuelle que je vais finir par y croire, attention. Autre classique : y aura-t-il une suite ? La fin en points de suspension intrigue. Contrairement au « Poids d’une âme », je ne voulais pas sceller complètement sceller le destin des personnages, que je laisse au bon vouloir des lecteurs.
- Oui mais il y aura une suite, hein ?
- Comment vous l’écririez ? Que deviendrait Malik selon vous ?
Chacun imagine le Malik du futur. Un trait commun : une vie tranquille et heureuse. Malik aura une femme, des enfants, un travail, une maison.
- Bref, il sera comme nous à 27 piges.
Les élèves ont entre 15 et 18 ans et ils croient en un avenir serein, contrairement à l’image de perpétuels énervés que véhiculent les médias. Et ils ont une énergie – qu’il faut certes parfois canaliser – et un désir ardent de s’exprimer. Les questions fusent de partout : pourquoi l’histoire s’arrête à 26 ans ? (on en voulait plus monsieur !) Les relations mère-fils ont l’air d’avoir beaucoup touché les élèves qui insistent beaucoup sur l’amour fusionnel dans lequel ils se reconnaissent. Malgré mon avertissement de départ, il y a parfois des questions d’ordre privé à laquelle je ne réponds pas. Qui ça peut intéresser si je suis marié ou si j’ai une copine ?! Je vous avais dit que je me réservais un droit d’inventaire, hein !
Y., intarissable, revient à la charge sur l’adaptation cinéma du Petit Malik, avec une revendication : il veut être l’acteur principal.
- Tu veux être Malik à 5 ans, c’est ça ?
Rires générales. Oui, il m’arrive de charrier les élèves, ce qui crée une complicité. Y. rit aussi, il y a une vraie culture de la vanne et de l’autodérision en banlieue. J’apprends à Y. qu’il porte le prénom d’un grand écrivain poète algérien.
- Tu le connais ?
- Oui, c’est mon cousin, pense-t-il me faire gober.
- Toutes mes condoléances car ton cousin est un peu mort.
Là encore, des rires. Personne dans la classe ne connaît cet immense auteur. Je repense à ce débat sur l’identité nationale dont les instigateurs nous rabâchent qu’il faut rattacher les descendants d’immigrés à un socle culturel français. Ces jeunes connaissent nos auteurs classiques mais pas ceux de leur pays d’origine. C’est bien dommage car on s’enrichit toujours d’une double culture. C’est par ailleurs le signe que le problème de l’identité nationale est dans la tête de ceux qui le posent.
Il serait difficile de résumer tout ce qui s’est passé pendant cette première heure et demie tant elle a été dense. Désolé si j’oublie des passages significatifs. A la fin, je pose ma question rituelle, à savoir si les élèves ont apprécié les deux mois avec « Le petit Malik » et cette heure et demie avec son créateur. Oui, on me répond en chœur, le livre a vraiment trouvé un écho dans la vie quotidienne de la plupart. L’au revoir est rapide car un autre cours les attend.
Un quart d’heure de pause entre les deux interventions où je rejoins le bureau des Mélanie. S. me dit qu’il est étonné par le nombre des interventions sur la relation mère-fils, un thème qui n’était pas tellement apparu pendant le deux précédents mois. Les profs ajoutent les détails du travail effectué : des rédactions faites par les élèves sur la vie de Malik à 9 ans et 26 ans, des débats (intenses), des lectures (intenses aussi, faite par S.)… Les chapitres ont été sélectionnés mais des élèves ont tenu à tout lire sur leur temps libre. Venant de personnes qu’on me présentait comme des lecteurs peu assidus, c’est le plus beau des compliments. Parmi les plus prolixes, il y avait les élèves en plus grande difficulté scolaire, dont certains avaient abandonné puis repris l’année scolaire.
Le moment est venu de passer à la deuxième intervention. Avant d’entrer en piste, une des Mélanie avale une pizza (à 15h30 !). Pendant que les deux autres classes arrivent, je suis pour une fois sur mon siège. La documentaliste du Grand Cerf me fait une révélation.
- Dites donc, « Le Petit Malik » est le best-seller des médiathèques.
- Hein ?
- Dans les forums Internet des médiathèques, il y a beaucoup de commentaires flatteurs des quatre coins de France sur votre livre.
Moi, « best-seller des médiathèques » ? Je ne le savais pas. Une bonne surprise mais ce n’était rien comparé à la suite…