« décembre 2009 | Page d'accueil | février 2010 »

janvier 2010 Page d'accueil

1 janvier 2010

Passeport biométrique sa mère

Dans son article dans Le Monde « Comment j’ai perdu mon identité nationale », Michka Assayas raconte, à partir de sa propre expérience pour refaire son passeport, comment ces dernières années des « dizaines de milliers de Français ont été mis en demeure de prouver qu'ils étaient français ».  Sélectionné à l’International Writing Program aux Etats-Unis, j’ai moi-même été confronté au casse-tête administratif pour établir mon passeport biométrique.

J’avais un passeport valable jusqu’en 2011 mais pour voyager aux Etats-Unis, j’avais besoin d’un passeport biométrique. La formalité ne devait prendre que 3 ou 4 semaines dans une mairie de mon département m’assurait-on. J’étais donc dans les temps. Las, j’habite en banlieue où le transfert de compétences des préfectures aux mairies ne s’est pas accompagné d’un transfert équivalent de moyens. Les mairies essonniennes m’ont ainsi annoncé des délais de 8 à 10 semaines qui m’auraient interdit le départ. La procédure d’urgence m’était également refusée car les raisons professionnelles sont exclues du dispositif en Essonne alors qu’elles prévalent à Paris. Je n’avais pas eu la « chance » d’avoir eu un décès dans ma famille.

J’ai frappé à la porte de trois mairies essonniennes qui m’ont demandé des justificatifs différents pour l’octroi du même document. Ici on me réclamait un certificat de nationalité, là non. Certaines mairies exigeaient certains documents un jour, puis l’autre jour ils étaient insuffisants. Bref, en fonction des latitudes et des humeurs, j’étais plus ou moins français alors que ma pièce d’identité était valide. Résultat : il me serait impossible de partir aux Etats-Unis pour représenter mon pays  dans l’un des programmes littéraires les plus prestigieux du monde qui n’avait pas retenu de Français depuis 10 ans.

La solution est venue avec de l’audace et du bagout. Je me suis tourné vers une marie d’arrondissement parisienne, malgré ma non-domiciliation dans la capitale. J’ai persuadé des employés de m’accorder la faveur d’outrepasser leur juridiction pendant la période estivale creuse. Ce qu’ils ont fait sans céder à l’inflation bureaucratique des officines administratives de ma banlieue. J’ai dû user d’un avantage que d’autres dans ma situation n’ont  pas : le verbe. J’ai obtenu dans les délais à Paris ce qui m’était refusé chez moi. Cette expérience prouve non seulement que l’Etat français a renoncé aux moyens de la décentralisation mais aussi que les conséquences sont porteuses d’inégalités avec, à la clé, la rupture de la continuité du service public et de l’image renvoyée aux citoyens dans le territoire, toujours au détriment des mêmes, dans les périphéries urbaines ou rurales des grandes villes.

5 janvier 2010

Accident de Soi Cheang

L’intrigue d’Accident est diabolique : une équipe de professionnels du maquillage d’assassinats en accidents sont eux-mêmes victimes d’un accident pendant un coup. Mais au fait, était-ce bien un accident ? Le boss, rompu aux traquenards improbables, mène une enquête où le plus insigne des faits devient signifiant et interprétable…

J’étais sceptique avant d’aller voir « Accident ». A la production, le prolifique mais inégal Johnnie To, capable du meilleur (« Election 2 » est génial) comme du moins bon (le reste de ce que j’ai vu).  Je suis heureux de m’être laissé tenter. Le film tient en haleine de bout en bout grâce à un scénario tortueux déroulé par une réalisation efficace. La référence à « Infernal affairs » a été rebattue par la critique. Elle est fondée. Souvenez-vous de la scène d’écoute où le tapotement apparemment anodin d’un doigt sur une table donne la clé d’une filature. De la même façon, dans « Accident », tout événement prend un sens, même le plus insensé.

« Accident » pose la question passionnante – particulièrement pour l’ancien étudiant en statistiques que je suis - du fil ténu entre causalité et coïncidence, entre déduction et paranoïa. Dans notre monde fait de millions d’occurrences, si on considère chacune d’elles isolément comme causes et conséquences, comme signes, la réalité et sa perception se distordent à n’en plus finir. Dans l’excellent « Memento », Christopher Nolan  a exploré un thème adjacent : comment un homme dépossédé de sa mémoire immédiate ne repose que sur des retranscriptions écrites - donc parcellaires - des épisodes de sa vie pour la reconstruire. Dans « Memento », la perte des facultés mémorielles entraînent la perte de sens, dans « Accident », la surexploitation des facultés cognitives, la surinterprétation des faits conduisent au trop plein de sens. Ou quand deux opposés se rejoignent dans l’altération de la réalité. Il y aussi de cela  avec une dimension affective supplémentaire dans « Mother » de Bong Joon-ho, film à découvrir sur nos écrans le 27 janvier que j’ai eu la chance de voir en sélection au dernier festival de Cannes.

« Accident » est un film intéressant distribué dans seulement 8 salles parisiennes. C’est pourquoi je vous encourage à vite aller le voir pour lui donner une chance d’exister. Hier, nous étions une dizaine quand « Avatar » de Cameron projeté sur trois écrans, affichait complet. Au cinéma comme dans une librairie, les œuvres ont une durée de vie limitée. Plutôt que de découvrir le remake hollywoodien qui ne manquera pas d’être fait - comme « Infernal affairs » a donné le multi-oscarisé « Les infiltrés » par Scorsese - préférez l’original.

11 janvier 2010

« Le Petit Malik » à la médiathèque de Bezons : épisode 4

Ma mission, puisque je l’ai acceptée, est la suivante : répondre aux questions des 2+2 classes pendant une heure et demie chacune. S. résume le travail en amont réalisé pendant deux mois puis m’invite à me présenter. Ce que je fais en insistant sur deux points,  avec l’assentiment de S.: l’interactivité est le maître-mot de cette rencontre, toutes les questions sont bonnes à poser mais je me réserve le droit de ne pas répondre à certaines, en particulier celles d’ordre privée.

Le premier doigt se lève très vite, celui d’une fille.

-       Monsieur, ce n’est pas possible votre livre…
-       Pardon ?
-       Vous ne pouvez pas vous souvenir de toute votre vie depuis que vous avez 5 ans !

Là j’explique que primo, il me reste des souvenirs de mes 5 ans (oui, oui !) et que « Le petit Malik » est un roman. C ’est donc une fiction, même si elle se gorge de ma propre expérience. Je suis un romancier, je raconte des histoires. Elle est déçue, ça lui paraissait tellement vrai… Elle aurait préféré un témoignage. Je repense à une phrase du photographe Gérard Uféras à l’émission « Des mots de minuit » à laquelle je participais « la fiction est le plus court chemin vers la réalité ». La question du caractère autobiographique de mes romans revient souvent lors de mes interventions et j’y réponds toujours de la même manière : il y a un peu de moi dans tous les personnages mais jamais tout à fait moi dans un. Cela permet d’une part d’incarner mes personnages et d’autre part de me distancier d’eux en tâchant de leur donner un caractère universel. Un deuxième doigt se lève :

-       M’sieur, je peux vous poser une question ?

Cette phrase de ce jeune homme, je l’entendrai souvent. Y. posera bien une dizaine de questions à lui tout seul, toujours avec la même phrase d’introduction.

-       Quand sortira le film ?
-       Quel film ?
-       Le petit Malik !
-       Tous les livres ne sont pas adaptés au cinéma.
-       Oui mais celui-là, il faut qu’il soit adapté, il est trop bien. Et puis ils ont sorti le Petit Nicolas.
-       50 ans après le premier épisode.
-       Vous pouvez pas attendre 50 ans M’sieur, vous serez mort !

Merci Y. de me rappeler à mon funeste et inexorable destin. La question de l’adaptation cinéma du « Petit Malik » revient chaque fois comme pour « Le Poids d’une âme ». On me répète tellement que j’ai une écriture visuelle que je vais finir par y croire, attention. Autre classique : y aura-t-il une suite ? La fin en points de suspension intrigue. Contrairement au « Poids d’une âme », je ne voulais pas sceller complètement sceller le destin des personnages, que je laisse au bon vouloir des lecteurs.

-       Oui mais il y aura une suite, hein ?
-       Comment vous l’écririez ? Que deviendrait Malik selon vous ?

Chacun imagine  le Malik du futur. Un trait commun : une vie tranquille et heureuse. Malik aura une femme, des enfants, un travail, une maison.

-       Bref, il sera comme nous à 27 piges.

Les élèves ont entre 15 et 18 ans et ils croient en un avenir serein, contrairement à l’image de perpétuels énervés que véhiculent les médias. Et ils ont une énergie – qu’il faut certes parfois canaliser – et un désir ardent de s’exprimer. Les questions fusent de partout : pourquoi l’histoire s’arrête à 26 ans ? (on en voulait plus monsieur !) Les relations mère-fils ont l’air d’avoir beaucoup touché les élèves qui insistent beaucoup sur l’amour fusionnel dans lequel ils se reconnaissent. Malgré mon avertissement de départ, il y a parfois des questions d’ordre privé à laquelle je ne réponds pas. Qui ça peut intéresser si je suis marié ou si j’ai une copine ?! Je vous avais dit que je me réservais un droit d’inventaire, hein !

Y., intarissable, revient à la charge sur l’adaptation cinéma du Petit Malik, avec une revendication : il veut être l’acteur principal.

- Tu veux être Malik à 5 ans, c’est ça ?

Rires générales. Oui, il m’arrive de charrier les élèves, ce qui crée une complicité. Y. rit aussi, il y a une vraie culture de la vanne et de l’autodérision en banlieue. J’apprends à Y.  qu’il porte le prénom d’un grand écrivain poète algérien.

-       Tu le connais ?
-       Oui, c’est mon cousin, pense-t-il me faire gober.
-       Toutes mes condoléances car ton cousin est un peu mort.

Là encore, des rires. Personne dans la classe ne connaît cet immense auteur. Je repense à ce débat sur l’identité nationale dont les instigateurs nous rabâchent qu’il faut rattacher les descendants d’immigrés à un socle culturel français. Ces jeunes connaissent nos auteurs classiques mais pas ceux de leur pays d’origine. C’est bien dommage car on s’enrichit toujours d’une double culture. C’est par ailleurs le signe que le problème de l’identité nationale est dans la tête de ceux qui le posent.

Il serait difficile de résumer tout ce qui s’est passé pendant cette première heure et demie tant elle a été dense. Désolé si j’oublie des passages significatifs. A la fin, je pose ma question rituelle, à savoir si les élèves ont apprécié les deux mois avec « Le petit Malik » et cette heure et demie avec son créateur. Oui, on me répond en chœur, le livre a vraiment trouvé un écho dans la vie quotidienne de la plupart. L’au revoir est rapide car un autre cours les attend.

Un quart d’heure de pause entre les deux interventions où je rejoins le bureau des Mélanie. S. me dit qu’il est étonné par le nombre des interventions sur la relation mère-fils, un thème qui n’était pas tellement apparu pendant le deux précédents mois. Les profs ajoutent les détails du travail effectué : des rédactions faites par les élèves sur la vie de Malik à 9 ans et 26 ans, des débats (intenses), des lectures (intenses aussi, faite par S.)… Les chapitres ont été sélectionnés mais des élèves ont tenu à tout lire sur leur temps libre. Venant de personnes qu’on me présentait comme des lecteurs peu assidus, c’est le plus beau des compliments. Parmi les plus prolixes, il y avait les élèves en plus grande difficulté scolaire, dont certains avaient abandonné puis repris l’année scolaire.

Le moment est venu de passer à la deuxième intervention. Avant d’entrer en piste, une des Mélanie avale une pizza (à 15h30 !). Pendant que les deux autres classes arrivent, je suis pour une fois sur mon siège. La documentaliste du Grand Cerf me fait une révélation.

-       Dites donc, « Le Petit Malik » est le best-seller des médiathèques.
-       Hein ?
-       Dans les forums Internet des médiathèques, il y a beaucoup de commentaires flatteurs des quatre coins de France sur votre livre.

Moi, « best-seller des médiathèques » ?  Je ne le savais pas. Une bonne surprise mais ce n’était rien comparé à la suite…

14 janvier 2010

"Le Petit Malik" à la médiathèque de Bezons : épisode 5

La deuxième classe arrive tandis que je lévite. On m’a prévenu qu’à cette heure-là, ce sera peut-être un peu plus difficile. Et puis désolé quand parfois il y a de l’agitation, j’espère que vous ne l’interprétez pas mal. Au contraire ! Quand il y a du bruit, il y a de la participation. Je préfère trois personnes dont les voix se télescopent plutôt qu’une classe trop polie dont les élèves se regardent en chien de faïence. A mes hôtes passés, présents et futurs : vous me voyez peut-être comme un écrivain très sérieux avec mon long manteau noir et mes inséparables gants mais j’ai usé mes fonds de culotte dans les mêmes classes des mêmes banlieues que ces élèves. Je ne m’offusque jamais du foisonnement que j’ai moi-même connu (et parfois créé).

Par la force des choses, certaines questions reviennent d’une classe sur l’autre. Une remarque revient plusieurs fois : « Le Petit Malik », c’est nous, c’est notre histoire. Quelles tranches d’âge ont-ils préféré ? L’adolescence, c’est dire s’ils se sont projetés dans le récit. Les questions sont d’une grande précision. Les élèves se rappellent exactement les détails des chapitres auxquels ils rattachent l’âge de Malik. Je suis soufflé. Je dois faire des efforts pour me rappeler ce que moi-même j’ai écrit ! J’explique : avant chaque intervention, je relis normalement mes livres en biais mais mes « Petit Malik » ont disparu dans l’incendie de mon hôtel aux Etats-Unis. Une très longue histoire que je vous raconterai peut-être un jour si vous êtes sages. Bref, l’acuité de la lecture des jeunes gens me sidère et leur identification aux personnages encore plus. Quel plus beau compliment qu’une vingtaine de jeunes inconnus qui vous disent « vous m’avez décrit » ? Le langage, les situations, les relations sont retranscrites comme on les vit. A., un des élèves très actif, me précise qu’il a dévoré le livre en deux jours. D’autres embrayent. La plupart sont allés au-delà du simple travail scolaire pour lire le livre entièrement. Le même constat s’applique : il FAUT une suite, il FAUT un film, il FAUT que je vienne faire une dédicace dans les environs… Heureusement que j’ai fini par m’asseoir quelques minutes, j’aurais pu défaillir de joie ! Des applaudissements scellent la rencontre presque parfaite. Pas besoin de poser la question rituelle de savoir s’ils ont aimé « Le petit Malik ».

Une petite collation s’ensuit et à ma grande surprise, des élèves préfèrent me voir plutôt que se laisser tenter par les pains au chocolat. Si ça avait été moi à leur âge, pas sûr que j’aurais été aussi sage… On poursuit la discussion de façon informelle. Une élève me demande une dédicace personnelle. Problème : les livres appartiennent à la médiathèque de Bezons ou au CDI du lycée du Grand Cerf. A., un autre élève, ne se laisse pas démonter : il veut acheter « Le Petit Malik » à son CDI qui se chargera ensuite de le racheter pour son fonds. Il est tellement persuasif que la documentaliste accepte. Je signe une de mes dédicaces les plus émouvantes depuis le tout début de ma curieuse aventure littéraire. Je n’aurais jamais cru que mes mots posés sur une page blanche aurait un jour une telle valeur aux yeux de quelqu’un. J’entends autour : c’est chouette d’avoir un exemple positif (j’espère que je ne suis pas le seul !), moi aussi m’sieur je veux écrire un livre maintenant (vas-y, j’espère bien susciter des vocations !)… J’ai reçu des beaux accueils, j’ai entendu des remarques plaisantes mais une telle somme en un seul lieu dans un seul moment, peut-être pas.

On finit par céder à l’appel des pains au chocolat et des petits laits fraise (que je répands maladroitement sur le sol, désolé). Je complète quelques dédicaces pour la médiathèque et le CDI avec un drôle de sentiment de fierté. Donner est aussi beau que recevoir. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir autant reçu que donné. Une documentaliste d’une ville voisine vient me voir à son tour. Elle aussi, elle a lu et aimé « Le petit Malik ». Je vais finir par croire que mon roman est VRAIMENT le best seller des médiathèques ! Elle souhaiterait me recevoir si ça ne me dérange pas. Tu parles si ça ne me dérange pas ! je répète que j’adore ces moments de transmission avec les jeunes générations. Que ce n’est pas un devoir mais surtout un plaisir.

Les élèves partent en me saluant. « Je peux vous serrer la main ? ». Bien sûr que oui, c’est mon honneur ! Dans le cadre de leur formation commerciale, ils envisagent d’organiser une dédicace dans une librairie environnante. J’espère bien qu’on se reverra.

S. me demande comment ça s’est passé. Mon large sourire est une réponse. Lui attendra pour faire le point. Ce type n’est pas qu’un monstre de sang froid, c’est un animal à sang froid. Il parle d’une évaluation avec profs et élèves en janvier. Un pro, ce gars. Il est temps de dire au revoir à tout le monde. Mélanie 2, 3, 4, 5, 6… 18 et Mélanie à barbe, je tiens à vous remercier du temps que vous m’avez consacré. Aux profs et documentalistes, merci de votre travail de fond. Aux élèves, merci de votre écoute, de votre énergie et de votre pertinence. A S., merci pour tout. Dans ce « tout », il y a tout ce que vous avez fait pour que la rencontre se déroule dans les meilleures conditions et ce que vous êtes. A mon retour par bus, métro, RER, chaque fois que je me présente sur un quai, comme à l’aller, les transports se présentent comme par enchantement. Pas de doute, ce jour-là à la médiathèque de Bezons, j’étais bien à la Grâce de Dieu*.

*Je rappelle aux lecteurs qui n’ont pas suivi depuis le début que « La grâce de Dieu » est le nom de la station de bus à deux pas de la médiathèque.

15 janvier 2010

Le capituliste

Pour le retour sur scène de Jacques Dutronc, je me suis amusé à détourner « L’opportuniste » en « Le capituliste ». Voici le résultat :

 Le capituliste
 
Je ne suis pas un activiste

Je ne suis pas un réformiste

Je ne suis pas un capitaliste

Parce que je suis capituliste

Il y en a qui s’inquiètent

Qui polémiquent et qui s’entêtent

Moi je ne fais qu’un seul geste

Je me tourne les pouces, je me tourne les pouces

Car je me la coule douce

Je n’ai pas peur du bonus des traders

Ni même des Kärchers

Un vote blanc à chaque scrutin

C’est mon acte citoyen

Il y en a qui s’inquiètent

Qui polémiquent et se prennent la tête

Moi je ne fais qu’un seul geste

Je me tourne les pouces, je me tourne les pouces


Car je me la coule douce

Je suis de tous les débats

Surtout quand y en a pas

Je fais dans le prêchi-prêcha

Je suis le roi du blabla


Il y en a qui s’inquiètent

Qui polémiquent et qui détestent

Moi je ne fais qu’un seul geste

Je me tourne les pouces, je me tourne les pouces

Car je me la coule douce

Je tais mes indignations


Je tais mes opinions

Je déteste la résolution

Je me mets au diapason

Non jamais je ne m’agite

Ni polémique ni ne m’excite


Je ne prends qu’un seul risque

Celui de retourner mes pouces, de retourner mes pouces

Car je me la coule douce

Je les ai tellement tournés

Que me phalanges sont rouillées

Comme une autruche, le cul à l’air


Je serre les dents et laisse faire 

Paroles : Mabrouck Rachedi

18 janvier 2010

« Un hiver avec Baudelaire » de Harold Cobert (éd. Héloïse d’Ormesson)

J'avais découvert Harold Cobert en 2007 avec son premier roman "Le reniement de Patrick Treboc" (éd.Lattès), condensé jubilatoire du cynisme absurde de notre société du spectacle. La dernière interrogation, "A quoi bon ?", figure en bonne place au fronton  de mes phrases préférées du roman contemporain. Je vous invite à découvrir les pages précédant cette chute magistrale qui révélait un talent implacable. Le pressentiment d’une déception inéluctable après le premier coup de maître m'a paradoxalement fait hésiter à me plonger dans "Un hiver avec Baudelaire"(éd. Héloïse d'Ormesson) dès sa sortie en 2009. De la même façon que je n'ai plus jamais relu "Le Père Goriot" pour conserver intacts les souvenirs éblouissants de mon adolescence, je ressentais une crainte diffuse que la curiosité tenace et le hasard de fréquentes rencontres dans les rayons des librairies ont finalement vaincus.

"Un hiver avec Baudelaire" raconte la brutale descente aux enfers de Philippe, commercial mis à la porte de son appartement par sa femme, séparé de sa petite princesse de fille, démissionnant à 10 jours du terme de son CDD. Pris dans l’engrenage « pas de boulot pas d’appartement, pas d’appartement pas de boulot » et les dédales de l’administration aussi pauvre en empathie que la population qu’elle est censée traiter, Philippe glisse insensiblement des hôtels Formule 1 de banlieues aux marchands de sommeil puis aux nuits à la belle étoile, plus si belles quand elles sont éclipsées par l'abandon progressif de tous. L'isolement devient total quand la honte le retient de se raccrocher aux seules personnes capables de  l'aider, à l’instar de sa mère. Philippe devient "juste une ombre sur un mur" (p.141) dans un monde où les hommes se confondent avec l’endroit où ils vivent, comme "Nanard du trottoir" qui refuse qu’on l’appelle Nanard le trottoir. Ou quand la dignité déniée  de toute part tient à une particule. Alors que Philippe est oublié de l'humanité, l’humanité surgit dans le regard d’un chien, Baudelaire… Harold Cobert dénoue ensuite le fil d'un récit poético-réaliste émouvant où l'espoir et la solidarité côtoient nos petites lâchetés quotidiennes vis-à-vis d'une misère que notre « bonne société » ne saurait voir.

Dans « Un hiver avec Baudelaire", Harold Cobert réinvente l'univers de son premier roman (même si les fidèles de la première heure reconnaîtront le clin d'oeil sympathique à Robert Maurice et sa « petite pute » de Sharon Stone) tout en tutoyant la même excellence littéraire. Cobert est un formidable conteur qui happe le lecteur dans une compulsion frénétique de la première à la dernière page. On vit les scènes au présent, temps de la narration, et on est saisi aux tripes par l’émotion. Cobert dépeint  les lieux et les situations avec un réalisme teinté d’élégance littéraire. Par exemple, d'une banlieue, il écrit magnifiquement p.17 "Un même gris diffus s'étale sur les murs des bâtiments. Malgré cette uniformité de façade, le paysage urbain n'offre qu'un visage impersonnel et défiguré. Des maisons anciennes, au style fané, côtoient des constructions à la modernité délavée. Des résidus de ville où viennent s'imbriquer des lambeaux de zones industrielles et commerciales. Ce n'est pas encore la capitale ni tout à fait la province. Juste un espace résiduel et intermédiaire, sans identité fixe". Le style se glisse dans des phrases courtes, cinglantes. Les fins de chapitre tranchent l’intrigue au couteau. Cobert montre mais ne démontre pas, il ne se perd jamais dans des effets inutiles. La réalité se suffit à elle-même pour dire sa force. La justesse du propos tient dans cette retenue mais aussi dans l’immersion documentée sur la vie des SDF en France. Cobert décrit des situations réalistes dans des lieux réels, renforçant la portée de son œuvre poignante d’humanisme.

Une interrogation récurrente titille la critique littéraire : fait-on de la bonne littérature avec des bons sentiments ? Ma réponse : on fait de la bonne littérature avec de bons écrivains. Et Harold Cobert est plus qu'un bon écrivain.

19 janvier 2010

Le dilemme des prisonniers

Le dilemme du prisonnier est un cas contre-intuitif mais rationnel de la théorie des jeux. Soit deux prisonniers qui ont le choix de se dénoncer ou de se taire. Le gain aura beau être optimal en cas de non-dénonciation mutuelle, les prisonniers auront intérêt à se charger l’un l’autre de peur que l'un ne dénonce unilatéralement l'autre pour obtenir un gain individuel supérieur. La situation d’équilibre (dite équilibre de Nash) produit ainsi un gain collectif non optimal (ou non Pareto optimal).

Dans "Un prophète" de Jacques Audiard, Malik El Djebena entre en prison où privé de liberté, il est aussi privé de toute emprise sur sa vie. A 19 ans, sans attaches, il représente une proie dans un environnement darwinien où dominent deux espèces prédatrices, les Corses et les Musulmans. Seul, il doit s'adapter à la loi de la jungle carcérale : tuer au lieu d’être tué comme une bête traquée. Le jeune homme s’avère très doué à l’école du crime où il apprend à louvoyer entre les bandes rivales pour survivre puis pour dominer. Le jeune homme timide victime en promenade d’un tabassage pour une paire de baskets  se mue peu à peu en chef de meute par la force d’une succession d’événements déterminés qui vont sceller son destin. « Un prophète » est une plongée âpre dans une prison française. Portée par l’interprétation exceptionnelle de Tahar Rahim et la réalisation au couteau de Jacques Audiard, le Grand Prix du jury au festival de Cannes 2009 peut à la fois se regarder comme un grand polar et comme une catharsis des rapports de force de notre société, productrice de Maliks – rouages marginaux dans un engrenage à broyer la misère - dans et hors les murs des prisons.

Dans "Hunger" de Steve McQueen, des détenus de l'IRA de la prison de Maze (Irlande du Nord, 1981)  refusent la discipline commune : ils ne portent pas leurs habits de prisonnier et sont en grève de l’hygiène pour obtenir le statut de réfugié politique dénié par le gouvernement Thatcher. Ils vivent à demi-nus au milieu de leurs excréments peinturlurés sur les murs de leurs propres cellules. Dans cette Irlande en guerre, deux camps s’opposent dans un petit jeu de harcèlement mutuel tragique. D’un côté, les gardiens de prison sont les instruments de la politique impitoyable de l’inflexible Dame de fer, de l’autre les prisonniers sont déterminés à aller au bout de leur combat quitte à supporter des conditions de vie bestiales et les coups de matraque des forces de sécurité anglaises. Tous sont les pions d’un jeu de stratégie dont il paie un lourd tribut : aux assassinats des surveillants par l’IRA répondent les morts d’une grève de la faim décidée comme ultime sursaut de dignité. « Hunger » est un objet cinématographique fascinant où les 1h40 de film tout en silences et en langueurs sont entrecoupées d’un long plan-séquence, dialogue à bâtons rompus d’une vingtaine de minutes entre un prêtre irlandais et Bobby Sands, le leader des grévistes de la faim. Les enjeux du film apparaissent pendant cette scène époustouflante : Doit-on mourir pour ses idées ? Quelle est la limite entre revendication et sacrifice, entre martyr et  suicide ? Le corps humain peut-il servir d’instrument politique ?

« Un prophète » dépeint un certain déterminisme carcéral, « Hunger » une détermination politique farouche contre le déterminisme. L’absence de choix des uns rejoint le choix extrême des autres dans l’issue tragique : tuer pour Malik El Djebena du film d’Audiard, mourir pour Bobby Sands et 8 autres détenus de l’IRA dans le film de Steve McQueen. En théorie des jeux, le dilemme du prisonnier peut se résoudre de façon optimale par la concertation. En prison, lieu d’affrontements permanents, au bout du désespoir et de l’absurde, il n’y a que des mauvaises solutions.

25 janvier 2010

Les barons de Nabil Ben Yadir

Les barons sont une poignée de glandeurs qui sévissent dans un quartier de Bruxelles. Partant du principe que chaque homme naît avec un nombre de pas bien définis, leur position favorite est horizontale, soit allongés sur la BM achetée à huit, soit affalés sur l’étal d’une épicerie ou tout autre support à l’inertie de leurs corps – et de leurs vies qui convergent chaque mois dans les guichets d’une agence pour l’emploi. Ces Big Lebowski  à la sauce belge ne s’imposent qu’une seule contrainte : la pesanteur. Hassan, le drôle de la bande,  caresse le rêve de faire du one-man-show, contre la sacro-sainte  règle de passivité et contre l’ambition de son père désireux de le voir suivre ses pas comme conducteur de bus. L’autre but inavoué de Hassan est de conquérir le cœur de la belle Malika, la présentatrice du journal de 20h. La fierté du quartier admirée de tous à  l’heure de la grand-messe est hélas la sœur de Mounir qui discute volontiers avec les poings « pour être sûr de ne pas faire de faute de frappe ». ..

« Les barons » est une comédie décapante portée par une réalisation à 100 à l’heure de Nabil Ben Yadir. Le réalisateur signe son premier film mais ça ne se voit pas du tout. Il propose d’emblée des trouvailles graphiques délirantes comme ce flashback où Hassan suit une flèche kitsch pour dialoguer avec son double rajeuni sur les bancs de l’école ou cette exécution dans une grotte afghane figurant le courroux du père. L’audace visuelle est au service d’un scénario bien ficelé, transcendé par une bande d’acteurs formidables. Les ralentis du groupe  à la « Mean Streets »  de Scorsese ou à la « Reservoir dogs » de Tarantino sont jubilatoires. Nader Boussandel, déjà repéré dans « Akoibon » d’Edouard Baer et « l’école pour tous » d’Eric Rochant, incarne Hassan le personnage principal avec une amplitude de jeu  allant de la comédie pure à l’émotion avec un égal bonheur. Dans tous les registres, il possède une puissance digne des plus grands. Amelle Chahbi, qui nous fait rire dans le Jamel Comedy Club, campe une Malika ultra-convaincante. Que ce soit dans une scène délirante où, la moustache au nez et la barbe de trois jours, elle mime son frère castrateur  ou dans des séquences tout en retenue, elle donne un relief subtil à son personnage frustré par le mutisme de son prince charmant incapable de lui avouer sa flamme. Mourade Zeguendi excelle dans le rôle de Mounir, brute épaisse et leader de bande. Julien Courbey est drôlissime dans le rôle du relou qui voudrait être baron à la place des barons. Mounir Ait Hamou, Salah-Eddine Benmoussa…. sont au diapason d’un casting complémentaire où chacun caractérise à sa manière (fort convaincante) une variation sur le même thème de la fainéantise. Notons aussi la présence au casting du toujours aussi fin Edouard Baer en patron de cabaret, de Fellag, impayable  commère du quartier et de Virginie Elfira dans une apparition baroque comme mime improbable.

Les « barons » est un film qui démonte avec la force de l’humour un certain conservatisme. On sent une immense tendresse pour tous les personnages, y compris les plus antipathiques a priori. La capacité d’entraînement est dans le rythme et dans la juste  distance aux clichés que le réalisateur évite tout en puisant son inspiration dans l’observation quotidienne de son environnement. Hassan/ Nader Boussandel résume en une phrase l’enjeu du parti pris autobiographique de Nabil  Ben Yadir : « si je ne parle pas de ce que je connais, je vais parler de quoi ? De la politique intérieure irlandaise ? ». « Les barons » insuffle un vent d’air frais venu de Belgique en proposant une œuvre rare dans notre production nationale encroûtée : une comédie qui fait rire.

Le clash Sarkozy-Pernaut sur TF1 en avant-première

Pernaut : Bonsoir votre Altesse sérénissime

Sarkozy : Salut Jean-Pierre.

Pernaut : Aujourd’hui, nous allons vous poser les vraies questions avec des vrais gens plutôt que les lubies habituelles des journalistes. Vous serez livré à un panel représentatif des téléspectateurs de mon journal de 13h… euh de Français : Raymonde, retraitée ; Marguerite, retraitée ; Georges, retraité ; Edmond, retraité ; Misstinguette ressuscitée… euh retraitée ;  Michel, maître-affineur du Cantal, Martine fabricant de sabots des Pyrénées ; Albertine, mère au foyer de 18 joyeux bambins blonds qui font la fierté de notre identité nationale ; Maurice, caviste dans le Bordelais et puis Mouloud, notre alibi d’origine étrangère et bien sûr chômeur. Première question votre altesse sérénissime : combien ça coûte ?

Sarkozy : Hein ?

Pernaut : Excusez-moi, je me suis trompé de fiche. Je voulais plutôt vous parler de l’affaire de ce grand patron qui secoue la France en ce moment…

Sarkozy : M. Proglio doit…

Pernaut : Excusez-moi de vous couper votre Altesse, il ne s’agit pas de M. Imbroglio dont j’apprends l’existence de votre sainte bouche mais de M. Tissier, patron du plus grand café PMU de Saint-Dizier, qui toucherait un salaire complémentaire d’une compagnie de sanisette. Qu’en pensez-vous ?

Sarkozy : Il faut travailler plus pour gagner plus.

Pernaut : Bien envoyé ! Est-ce que vous pensez que c’est toujours possible dans ce contexte de crise…

Sarkozy : La crise internationale…

Pernaut : Je parlais de la crise des poules d’eau dans le Loiret due à la sécheresse estivale. Que proposez-vous à  Romarin Dupont, propriétaire d’un marais ?

Sarkozy : Euh… Continuez à vous lever tôt.

Pernaut : Brillantissime votre Altesse ! Il y a actuellement un grand débat polémique en France…

Sarkozy : Je pense que l’identité nationale…

Pernaut : Je ne parlais pas de cette connerie de journalistes, si vous me permettez l’expression votre Altesse, il est bien entendu que l’identité nationale est tout entière dans nos ancêtres les Gaulois. Le débat qui fait rage dans la vraie France profonde, c’est le gâchis des administrations publiques grevées par ces fainéants de fonctionnaires qui n’en foutent pas une rame. Que proposez-vous contre cela ? Plan d’euthanasies volontaires… euh de départs à la retraite volontaires ? Plan d’assassinats massifs… euh de licenciements massifs ? Irradiations… euh radiations ?

Sarkozy : Nous ne remplacerons qu’un départ à la retraite sur deux dans la fonction publique…

Pernaut (entre ses dents) Et vous tuerez l’autre moitié j’espère. (Tout haut) Parlons maintenant de politique internationale avec cette catastrophe …

Sarkozy : La situation à Haïti…

Pernaut : Non, je ne parle pas de Tahiti mais d’un autre pays étranger, la Guadeloupe, où nos grands propriétaires fonciers békés ne se remettent pas de la grande grève qui a paralysé l’économie. Pensez-vous qu’il faille rétablir l’esclavage ?

Sarkozy : Euh… Je pense qu’il faut revenir sur le carcan des 35 heures.

Pernaut : Merci votre Altesse Sérénissime, j’espère que ce ne sera qu’une première étape. Maintenant nous allons passer aux questions de la vraie France et de l’autre Mouloud-là…