Aller ou ne pas aller au salon du livre de Paris ? (1)
Dans The Wrestler de Darren Aronofsky, une scène m’a particulièrement marqué : celle où Mickey Rourke, catcheur vieillissant, se plante dans un gymnase déserté pour une séance de dédicaces. Il contemple les quelques anciennes gloires qui comme lui, s’ennuient, bâillent ou, au mieux, posent avec des fans nostalgiques pour une poignée de dollars.
Moi, je n’ai pas de fan, mais les séances de dédicaces, je connais. La première était au salon du Mans. J’ai débarqué comme une fleur, le dimanche en fin de matinée à cause d’une intervention publique – la première elle aussi – prévue la veille. Je ne connaissais personne ni rien aux mœurs des salons. Arrivé à mon stand, quelqu’un que j’apprendrai à découvrir et à apprécier, E., l’agent de salon de Lattès, m’annonce qu’on va déjeuner. Pour la première signature, on attendra un peu.
Tout le monde se fréquente depuis le début du week-end, tout le monde se tutoie, chacun a lié des affinités avec un alter ego et moi je me demande ce que je fous là. Et je vouvoie, comme ma mère me l’a appris avec des inconnus. Je suis plus spectateur de la scène qu’autre chose, malgré toutes les tentatives d’E. pour me mettre dans le coup. Pourtant, je devrais un peu me sentir chez moi, le couscous est excellent (mais moins bon que celui de ma mère).
De retour au salon, je commets ma première gaffe en confondant ma voisine avec une hôtesse alors que pas du tout, c’est une jeune auteure prometteuse. Cette première-là, je l’aurais bien évitée. Puis la scène de The Wrestler s’incarne avant l’heure. L’attente. L’interminable attente. Mon voisin de droite lit négligemment un livre, ma voisine de gauche – la jeune auteure – signe, signe et signe. Je commence à déprimer. L’attachée de presse de la jeune auteurs se prend de sympathie pour moi et me donne des conseils : me tenir droit, sourire aux gens, m’approcher de la table, prendre le stylo à la main genre je viens juste de signer un livre et je suis prêt pour le prochain. Je me dis que ce n’est pas l’idée que je me fais de l’écriture et puis, me demander de me tenir droit, c’est comme demander au saule pleureur d’avoir la fière allure du peuplier. Je navigue dans un monde paradoxal où je suis le prolongement de mon livre plutôt que l’inverse. C’est moi la chose et les gens me regardent comme telle. Aronofsky a très bien rendu cette drôle d’impression et la sensation vertigineuse qui s’ensuit.
Ce jour-là, j’ai dédicacé deux livres. Je me suis senti d’autant plus minable que mon « score » était le plus bas de tous les auteurs, qui, plein de compassion, m’ont encouragé. Dans le train, malgré tous les efforts d’E. pour me dire que ce genre d’événements arrive à tout le monde, j’ai décidé de ne plus renouveler l’expérience.


