Richard
Marlet, commissaire divisionnaire à la direction centrale de
la police judiciaire. Entre 1995 et 2005, il a dirigé
l’identité judiciaire de Paris (IJPP), et travaillé
sur plusieurs affaires sensibles dont Guy Georges, les attentats de
1995 et 1996, les catastrophe du Concorde, de Charm-El-Cheik et le
Tsunami.
À
vrai dire, un peu par hasard. J’étais titulaire d’une
maîtrise d’archéologie étrusque, puis j’ai
passé les différents concours de l’école
de Police. Au départ, je voulais travailler sur le vol des
objets d’art. En sortant de l’école des
commissaires, j’ai travaillé comme commissaire de
quartier dans le XVIIIe arrondissement de Paris, et puis on m’a
proposé l’Identité judiciaire. J’ai adoré,
et ça a duré dix ans.
Vous
évoquez longuement le cas d’Alphonse Bertillon. Qui
était-il ?
C’est
un personnage central et déterminant dans l’évolution
de la Police scientifique. Il rentre à la Préfecture de
Police à la fin du XIXe, et prend un poste subalterne ( commis
aux écritures ndlr) qui consistait alors à recopier des
signalements physiques et civils de délinquants. Rapidement,
il s’aperçoit que ces informations approximatives, non
classées et non recoupés ne servent à rien. Il
développe alors l’utilisation des mensurations osseuses,
propre à chacun. Son système d’anthropométrie
médico-légale est le premier outil permettant de
signaler les récidivistes.
Et
les empreints digitales ?
Il
va s’y intéresser, mais en estimant, dans un premier
temps, que ce n’est pas une information décisive. Petit
à petit, il va creuser cette idée, d’autant que
les systèmes de mensuration montrent parfois leurs limites :
notamment pour les mineurs, qui sont en période de croissance,
et les femmes, dont les mesures de tête varient selon
l’épaisseur de la coiffure. Et puis, petit à
petit, il va rajouter les empreints digitales à ces fiches
anthropométriques. Il va être le premier à
relever des empreints digitales sur une scène de crime.
Qu’est
ce qu’une scène de crime ?
Il
faut bien comprendre, qu’en théorie, toute infraction
constatée mérite l’intervention de la police
technique et scientifique. La scène de crime ne se résume
pas uniquement au lieu géographique ou s’est produit
l’effraction. Cela peut-être une série de
plusieurs scènes. Prenons l’exemple d’une personne
qui se fait enlever, tuer dans un endroit, et dont le corps est
déposé dans un autre. Ce sont trois scènes
distinctes. Et puis, il existe la théorie d’Edmond
Locard, père de la théorie de l’échange.
Le principe est simple : à l’occasion d’une
action criminelle, un malfaiteur laisse une trace de son passage sur
la scène de crime, et emmène des éléments
de la scène de crime avec lui. Tout le but de la gestion de la
scène de crime est de mettre en évidence ce principe de
l’échange. Le but est de trouver des traces d’échanges
entre le criminel et la scène de crime, et inversement.
Laisse
t-on automatiquement des traces ?
Dans
un certain nombre de cas. Prenons des empreintes de pas. Vous marchez
dans la boue, donc vous laissez la trace de votre semelle, mais dans
le même temps, vous emportez de la terre avec vous sur vos
chaussures. Si vous vous asseyez sur un siège en tissus, vous
allez obligatoirement laisser des fibres de votre pantalon sur
le siège, tandis que vous emportez des fibres du siège
sur votre pantalon.
Ce
que l’on maîtrise assez bien, c’est l’échange
qui va de l’auteur vers la scène de crime, en revanche,
on maîtrise moins bien l’échange inverse. Pour
cette raison, lorsque l’on tient un suspect, cela est
intéressant d’examiner ses vêtements et ses
chaussures.
Ce
qui était assez redoutable dans cette affaire, c’était
la frustration. Nous travaillions comme des fous, et à ce
moment-là, nous ne parvenions pas à l’identifier.
Il n’a pas fait d’erreur.
Au
fur et à mesure de ses crimes, il montait en puissance en
terme criminalistique. Sur les premières scènes de
crimes, il sait pertinemment qu’il ne doit rien toucher. S’il
touche un objet, il repart avec. Sur les premières scènes
de crimes, il laisse des traces génétiques. Sur les
dernières, plus une seule.
Sans
conteste les scènes d’attentats, et notamment ceux de
1995 à Orsay. J’ai été dépêché
très rapidement sur place avec mes équipes. Mais nous
avons dû attendre de très longues minutes avant de
pouvoir aller examiner ce qui s’était passé sous
le tunnel. Et là, c’est très difficile. Car,
quand vous n’avez rien à faire, à part attendre
que des collègues vous ouvrent la voie, c’est horrible.
L’attente, on commence à réfléchir, et
c’est incroyablement stressant, on voit le balaie des civières…
C’est bien plus délicat que d’arriver directement
sur une scène de crime, et d’appliquer votre
méthodologie, qui au final, vous oblige à retenir vos
émotions, et à considérer les corps comme des
objets d’étude, sur lequel vous avez un travail à
faire.
Alors,
la série « Les Experts », vous en pensez
quoi ?
Personnellement,
j’adore. J’ai un faible pour « Les Experts Las
Vegas ». Attention,
il y a des choses bien, et parfois de grosses erreurs. Au
début, j’ai été très impressionné
par la véracité des techniques employés dans
« Les experts Las Vegas ». Les méthodes
utilisées étaient les bonnes méthodes. Je pense
aux techniques pour révéler les empreints digitales,
avec les bons produits et la bonne technique. Lorsqu’ils
examinent une voiture sous une tente plastique transparente, c’est
tout à fait ça.
Et
les erreurs ?
Heureusement
que l’on n’arrive pas sur les scènes de
crimes comme eux le font. Eux, ils arrivent avec une simple paire de
gants, ils ne sont pas assez protégés. Si vous cherchez
des traces biologiques, il vaut mieux mettre une combinaison, une
charlotte sur la tête, un masque sur la bouche… Pareil
pour les analyses biologiques en laboratoire, les protections sont
trop légères. Mais bon, avec toutes ses protections, on
ne verrait plus les acteurs. On ne les reconnaîtrait pas, et
ils ne pourraient pas se faire payer 200 000 dollars l’épisode
(rires).
Et
côté film ?
Et
bien je dirais « Bone Collector » avec Denzel
Washington, et « Scènes de Crime » de
Frédéric Schoendoerffer qui
sont les plus proches de la réalité.