26-10-2007 23:02
Quand les "Experts" mènent l’enquête
Richard Marlet, auteur de "Les Experts mode d’emploi", livre certains secrets de la police scentifique et technique.

Richard Marlet, commissaire divisionnaire à la direction centrale de la police judiciaire. Entre 1995 et 2005, il a dirigé l’identité judiciaire de Paris (IJPP), et travaillé sur plusieurs affaires sensibles dont Guy Georges, les attentats de 1995 et 1996, les catastrophe du Concorde, de Charm-El-Cheik et le Tsunami.
À vrai dire, un peu par hasard. J’étais titulaire d’une maîtrise d’archéologie étrusque, puis j’ai passé les différents concours de l’école de Police. Au départ, je voulais travailler sur le vol des objets d’art. En sortant de l’école des commissaires, j’ai travaillé comme commissaire de quartier dans le XVIIIe arrondissement de Paris, et puis on m’a proposé l’Identité judiciaire. J’ai adoré, et ça a duré dix ans.
Vous
évoquez longuement le cas d’Alphonse Bertillon. Qui
était-il ?
C’est
un personnage central et déterminant dans l’évolution
de la Police scientifique. Il rentre à la Préfecture de
Police à la fin du XIXe, et prend un poste subalterne ( commis
aux écritures ndlr) qui consistait alors à recopier des
signalements physiques et civils de délinquants. Rapidement,
il s’aperçoit que ces informations approximatives, non
classées et non recoupés ne servent à rien. Il
développe alors l’utilisation des mensurations osseuses,
propre à chacun. Son système d’anthropométrie
médico-légale est le premier outil permettant de
signaler les récidivistes.
Et
les empreints digitales ?
Il
va s’y intéresser, mais en estimant, dans un premier
temps, que ce n’est pas une information décisive. Petit
à petit, il va creuser cette idée, d’autant que
les systèmes de mensuration montrent parfois leurs limites :
notamment pour les mineurs, qui sont en période de croissance,
et les femmes, dont les mesures de tête varient selon
l’épaisseur de la coiffure. Et puis, petit à
petit, il va rajouter les empreints digitales à ces fiches
anthropométriques. Il va être le premier à
relever des empreints digitales sur une scène de crime.

Le livre
Les Experts mode d’emploi,
préfacé par Christophe Hondelatte
Editions Favre
270 pages ; 20 eurosQue l’on soit amateur de film policier, monomaniaque des séries du même nom diffusé sur TF1, ou criminologue averti, ce livre est une référence. Riche de photos d’archives et de documents inédits, Richard Marlet expose, au gré d’anecdotes croustillantes, les différentes techniques et méthodes employées par la police scientifique. Le relevé de traces de sang, l’identification d’empreintes digitales ou la reconstitution de scènes de tir par arme à feu n’auront plus aucun secret pour les lecteurs. Un livre passionnant qui rend un hommage mérité au travail souvent difficile des « hommes en blanc ».
Qu’est
ce qu’une scène de crime ?
Il
faut bien comprendre, qu’en théorie, toute infraction
constatée mérite l’intervention de la police
technique et scientifique. La scène de crime ne se résume
pas uniquement au lieu géographique ou s’est produit
l’effraction. Cela peut-être une série de
plusieurs scènes. Prenons l’exemple d’une personne
qui se fait enlever, tuer dans un endroit, et dont le corps est
déposé dans un autre. Ce sont trois scènes
distinctes. Et puis, il existe la théorie d’Edmond
Locard, père de la théorie de l’échange.
Le principe est simple : à l’occasion d’une
action criminelle, un malfaiteur laisse une trace de son passage sur
la scène de crime, et emmène des éléments
de la scène de crime avec lui. Tout le but de la gestion de la
scène de crime est de mettre en évidence ce principe de
l’échange. Le but est de trouver des traces d’échanges
entre le criminel et la scène de crime, et inversement.
Laisse
t-on automatiquement des traces ?
Dans
un certain nombre de cas. Prenons des empreintes de pas. Vous marchez
dans la boue, donc vous laissez la trace de votre semelle, mais dans
le même temps, vous emportez de la terre avec vous sur vos
chaussures. Si vous vous asseyez sur un siège en tissus, vous
allez obligatoirement laisser des fibres de votre pantalon sur
le siège, tandis que vous emportez des fibres du siège
sur votre pantalon.
Ce que l’on maîtrise assez bien, c’est l’échange qui va de l’auteur vers la scène de crime, en revanche, on maîtrise moins bien l’échange inverse. Pour cette raison, lorsque l’on tient un suspect, cela est intéressant d’examiner ses vêtements et ses chaussures.
Ce qui était assez redoutable dans cette affaire, c’était la frustration. Nous travaillions comme des fous, et à ce moment-là, nous ne parvenions pas à l’identifier. Il n’a pas fait d’erreur.
Au fur et à mesure de ses crimes, il montait en puissance en terme criminalistique. Sur les premières scènes de crimes, il sait pertinemment qu’il ne doit rien toucher. S’il touche un objet, il repart avec. Sur les premières scènes de crimes, il laisse des traces génétiques. Sur les dernières, plus une seule.
Sans conteste les scènes d’attentats, et notamment ceux de 1995 à Orsay. J’ai été dépêché très rapidement sur place avec mes équipes. Mais nous avons dû attendre de très longues minutes avant de pouvoir aller examiner ce qui s’était passé sous le tunnel. Et là, c’est très difficile. Car, quand vous n’avez rien à faire, à part attendre que des collègues vous ouvrent la voie, c’est horrible. L’attente, on commence à réfléchir, et c’est incroyablement stressant, on voit le balaie des civières… C’est bien plus délicat que d’arriver directement sur une scène de crime, et d’appliquer votre méthodologie, qui au final, vous oblige à retenir vos émotions, et à considérer les corps comme des objets d’étude, sur lequel vous avez un travail à faire.
Alors,
la série « Les Experts », vous en pensez
quoi ?
Personnellement,
j’adore. J’ai un faible pour « Les Experts Las
Vegas ». Attention,
il y a des choses bien, et parfois de grosses erreurs. Au
début, j’ai été très impressionné
par la véracité des techniques employés dans
« Les experts Las Vegas ». Les méthodes
utilisées étaient les bonnes méthodes. Je pense
aux techniques pour révéler les empreints digitales,
avec les bons produits et la bonne technique. Lorsqu’ils
examinent une voiture sous une tente plastique transparente, c’est
tout à fait ça.
Et
les erreurs ?
Heureusement
que l’on n’arrive pas sur les scènes de
crimes comme eux le font. Eux, ils arrivent avec une simple paire de
gants, ils ne sont pas assez protégés. Si vous cherchez
des traces biologiques, il vaut mieux mettre une combinaison, une
charlotte sur la tête, un masque sur la bouche… Pareil
pour les analyses biologiques en laboratoire, les protections sont
trop légères. Mais bon, avec toutes ses protections, on
ne verrait plus les acteurs. On ne les reconnaîtrait pas, et
ils ne pourraient pas se faire payer 200 000 dollars l’épisode
(rires).
Et
côté film ?
Et
bien je dirais « Bone Collector » avec Denzel
Washington, et « Scènes de Crime » de
Frédéric Schoendoerffer qui
sont les plus proches de la réalité.
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